Retrouvailles

Participation de RunO :

 

jeux enfants fontaine mains Te souviens-tu, Jérôme, du dernier été que nous avons passé ensemble, sur l’île de Brehat ?
C’était la troisième fois que nous nous retrouvions là, soumis comme les autres enfants aux préférences de nos parents. Trois fois, c’était presque une tradition, surtout à nos âges. La quatrième était alors inéluctable comme la marée, celle qui détruisait les barrages de sable que nous construisions ensemble pour la défier.
Mais cette fois le barrage a tenu, la tradition s’est rompue, et l’impensable s’est produit.

 

A l’époque je ne pouvais pas imaginer que nos parents pouvaient se déchirer ainsi, eux qui semblaient toujours s’entendre à merveille. Même le dernier jour de vacances était idyllique, entre le barbecue, la randonnée sur la plage, la chasse aux crabes. Ton père et ma mère marchant, comme à leur habitude, loin devant avec leurs longues jambes, laissaient derrière eux leur progéniture et leurs conjoints respectifs, qui couvaient le tout d’un regard bienveillant, en s’émerveillant bruyamment de nos exploits.

Symbole prémonitoire des années qui allaient venir, peut-être l’un de nous aurait-il put le voir ? Toujours ce vieux relent de culpabilité, de ne pas avoir su prévenir la catastrophe. C’était si inimaginable pour nous. Pour mon père aussi d’ailleurs. Lui, comme tu le sais, la culpabilité l’a rongé jusqu’à l’os, ça et le cancer, qui est venu plus tard.

Étrange de repenser à ce jour, ce dernier moment. Il reste l’un des meilleurs souvenirs de ma vie, même s’il s’est teinté ensuite de mélancolie, à la lumière de ce que nous avons traversé. La vie était parfaite, et même la distance imminente ne pouvait diminuer notre joie. Il y aurait les prochaines vacances, et en attendant, tant de choses merveilleuses ! J’allais avoir un chat en arrivant, et toi passer deux jours chez Mickey. Et puis ta petite sœur, qui ne tarderai plus. Mais peut-être devrais-je dire notre petite sœur, après tout.

Quinze ans, trois mois, et onze jours. C’est le temps qu’à duré notre séparation. Julie aurait soufflé ses quinze bougies il y a une semaine. Mais la marée était trop forte, la tempête était trop brutale, et elle était en plein centre. Déchirée par les mensonges, puis par la vérité. Et malgré toi, malgré tout, elle a sombré.
Je reconnais les symptômes tu sais, je les connais trop bien. Toi aussi, tu es rongé. Le doute te bouffe comme il a bouffé Papa. C’est un parasite qui transforme son hôte en fantôme, petit à petit. Et petit à petit, si tu le laisses faire, tu vas disparaître, t’envoler.

Je serai là, tu sais. Je n’ai pas pu le sauver, lui, mais toi je te guérirai. Ce putain de parasite va crever de faim, et toi tu va rester là, avec moi, vivant ! Il y a déjà eu trop de souffrance pour payer un peu trop d’amour.

Tu sais, c’est drôle, quand j’y pense. Ce n’est pas la seule ironie de cette histoire : Notre séparation fut un moment de joie, et nos retrouvailles sont déchirantes.