Recette (atelier n°4)

Participation Lizly :

pommes main enfant

 

Prenez une pomme. Ou deux. Ou trois. Ou plus.

Bleues comme des oranges, douces à caresser, juteuses, peut-être un tantinet acide dans le croquant, avec un retour sucré sur le léché.

Un couteau qui découpe, un couteau qui épluche, un couteau qui épépine, qui peuvent être le même.

Un plan plat paré d’une planche à peler.

Pluchez ou pluchez pas, l’épluche c’est personnel.

Taillez.

Compotez ou entartez, confiturez ou croquez cru, séchez ou confisez, garnissez ou simplifiez.

Faites comme vous le sentez, la pomme est une bonne poire.

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Sur un de ces fameux bancs

Participation de Lizly :

enfant-main-fleurs

Le métal du banc était devenu froid au fur et à mesure que la journée se retirait. Elle le sent à peine, comme si cette froideur du corps touchait quelqu’un d’autre. Elle n’est pas concernée par la raideur qui ferme ses jambes, la torpeur qui étreint son torse, la prostration glacée qui pèse le long de ses bras. Pas plus que par le chagrin mouillé dont pleut son visage, le vacillement spasmodique de sa mâchoire. Elle n’est plus là.

Le ciel garde encore une molle clarté lambinante. Les passants se font rares. La circulation s’est temporisée.

– Tu as mal ?

Depuis combien de temps la fillette est-elle assise là ? Aucune idée.

– Dis, tu as mal ?

Elle porte un pull blanc zippé sur le devant et elle pose sa question avec tout le sérieux que peut renfermer un visage maquillé d’une paire d’ailes de papillon asymétriques.

– C’est là que tu as mal ? persiste-t-elle en appuyant un index prospecteur sur un gros grain de beauté marquant son épaule.

– Non.

– Là ?

– Non plus.

– Là alors ?

– Non.

– T’as mal où alors ?

Nul part. Partout. – J’ai pas mal. Laisse moi. Rentre chez toi, il est tard pour trainer seule dans la rue.

– Moi j’ai mal là, complète la môme en désignant une égratignure sur le dos de sa main. Mais je pleure pas. Tu as de la tristesse ?

Tellement. Chaque molécule de mon corps est triste. Si on le réduisait à feu doux, il resterait un concentrée de tristesse pure. – Je pleure pas non plus.

– Ah bon ?

– Non, ce sont mes yeux qui pleurent.

– Pourquoi ?

– Parce qu’ils sont stupides.

La fillette se penche, observe ses yeux en fronçant les siens.

– Ils n’ont pas l’air stupides, analyse-t-elle. Ils ont fait quoi ?

– Ils ont vu un mec. Et ils ont appelé le creux des reins. « Eh, t’as vu ? » Alors lui, il a eu un coup de chaud. Du coup, il a sonné la bouche qui a débité des bétises. Mais les yeux, ils se sont laissés influencées par ces gourdes d’oreilles qui en entendaient d’autres, des sornettes. Et à eux quatre, ils sont allé réveiller le cœur qui avait pas demandé à ce qu’on le dérange.

– Et à la fin, le loup l’a mangé ?

– Qui donc ?

– Le serpent à sornette qui fait pleurer tes yeux stupides ?

– Non. C’est une histoire amorale. Dis, t’as pas de chez toi ?

– Pourquoi tu changes de sujet ?

– Parce que j’ai la sensation que dans quelques minutes, tu vas me parler d’un mouton et d’une rose et que je ne suis pas sûre d’être prête pour ça.

La fillette se lève. Dans la grande jardinière publique, elle coupe d’un coup d’ongle une tige parée d’une guirlande de petites fleurs.

– Tiens, la main, dit-elle la glissant entre les doigts gourds posés contre sa cuisse. C’est de ma part pour les yeux. S’il te plait, demande à la bouche de leur dire qu’ils ne sont pas si stupides et au cœur qu’il pouvait pas savoir. Que le serpent a inventé une belle histoire et que ce qui était séduisant, c’était ce refuge qu’elle offrait. Maintenant, la main, dit aux pieds qu’il est temps de rentrer, qu’il est tard pour trainer seuls dans la rue.

Un bref silence s’ensuit.

– Je me suis trompée.

– A propos de tes yeux ?

– Non, de ton visage. Tu n’es pas maquillée en papillon. Ces ailes, ce sont bien les tiennes et tu es une fée.

Atelier n°2 : Virage à droite

Participation de Lizly

arbre solitaire

Elle sert les genoux et son petit hongre cède son mauvais trot heurté à l’amble fluide qui l’avait faite tomber en amour pour la race. Sur sa droite, une diagonale d’herbe jeune barre un ciel de giboulées d’une nette ligne d’horizon quasi-printanière. Sur sa gauche, le soleil de fin de journée étend leur ombre d’allures grotesques.

D’un appel de langue, elle encourage son doux brun à ne pas ralentir l’allure dans la cote. Il rentre d’abord le nez dans son encolure massive puis rallonge sa foulée. Un peu en avant d’eux, l’Arbre se dresse. Leur chemin s’en écarte un peu en aval et s’ils croisent quotidiennement ses branches, sa sève, son air bancal, c’est toujours à distance.

Elle rentre du travail à cheval comme d’autres prennent leur voiture ou en bus. Dès son entretien d’embauche, quand elle a vu l’enclos à l’entrée de la ville, à deux pas des bureaux, elle a compris que ses problèmes de transports étaient réglés. Ainsi, cinq jours par semaine, elle laisse l’Arbre, à main gauche le matin, main droite le soir, sans le remarquer plus que ça. Elle a en tête ses dossiers, la réunion de 10 heures, la liste des coups de téléphone à passer, les mails à envoyer avant midi et ceux qui peuvent être reportés à l’après-midi mais dont il faut s’occuper aujourd’hui sans faute, son tailleur pantalon savamment plié dans un sac hermétique et calé dans une sacoche de selle.

D’ordinaire, le dialogue de ses gestes et sa monture se construit sans passer, presque, par ses réflexions. Ils se connaissent par cœur, le chemin sans surprise se déroule hors des pistes. Mais ce soir, le vent ne suffit pas à la couper de ce qui l’entoure. La saison naissante, les pousses neuves, le ton sur ton de bleu du ciel, peut-être. L’odeur de crins mêlée de paille, le souffle rond, le chant des sabots, ou alors. Elle ferme les doigts et son hongre reprend le pas. Elle observe l’Arbre. Elle le voit chaque jour deux fois mais ne l’a jamais regardé. Elle n’y connait rien en arbre, à peine les noms des espèces les plus courantes, quelques notions sur les feuilles qui tombent et les aiguilles qui…euh… aiguillent ? Mais il est là. Jour après jour, vigie.

Ou sirène.

– Dis, brun, quand est-ce qu’on a oublié l’essentiel ? demande-t-elle à voix haute.

« Aller voir ce qui se passe derrière les choses, les lignes de crêtes et les arbres solitaires, toujours », complète-t-elle pour elle-même, rênes à une main, virage à droite.

La source

Participation de Lizly
 

jeux enfants fontaine mains – Non, attends !

Il a attrapé ma main.

Je lui fais dos. N’avance plus. Mon bras, mes doigts, derrière moi. Ils pèsent, lourds, un peu morts, dans sa main.

– Attends, souffle-t-il à nouveau, comme on s’adresse à un dieu frivole. Ou à un enfant endormi.

J’entends la brise de son nez, pincée, tendue, ce bruit de bouche quand il déglutit. Je sens chacun de ses doigts fermés sur les miens. Trois seulement : il m’a eue au vol, ça n’a tenu à rien.

L’immobilité de nos corps tangue. Bientôt, nos respirations se sont accordées, nos membres se sont engourdis à l’unisson. Au bout de mon bras, ma main compte huit doigts. Nos corps se connaissent, ils se savent.

« Attends » a-t-il dit. J’attends.

L’air tressaille. L’odeur de la pluie s’infiltre. Une goutte. Ma pommette. Une goutte. Le bout de mon nez. Puis mes cils. Le coin de ma lèvre. Ma nuque sous mes cheveux courts. Notre main.

– Tu ne partais pas.

Sa voix éraflée, un peu malade.

– Tu ne partais pas et nous n’avons encore rien vécu. Nous ne sommes personne, encore. Souviens-toi.

Ma main a huit doigts.

– Il fait si chaud. On vit presque nu. On peut encore : nous n’avons pas d’âge. Ou de ceux qui ne comptent pas.

Ma main a huit doigts, et elle est toute petite.

– Le soleil cuit la terre, nous sommes dorés, de petits pains nus dans l’été, si chaud.

Ma main a dix doigts. Mon bras caresse mon flanc.

– Cette eau sur mon visage ?

– La fontaine, mon amour. Rutilante, un miroir de fraicheur. Nous avons couru. Tu entends ? Des enfants crient sous l’estoc des jets. Tu les connais.

– Je les connais ?

Ma main a dix doigts, ses yeux sont pluvieux, sa bouche est un petit pain nu.

– Ces enfants, c’est t/moi, n’est-ce pas ? Je me souviens. On m’appelait.

– Tu t’éloignais.

– On s’était reconnus. On ne se connaissait pas.

– Tu t’éloignais. On se rencontrait à peine et tu t’éloignais.

– On m’appelait. L’eau dansait. Nous avions rit et crié, gambillé et couru, nous nous étions tortillés et mouillés, trempés et trémoussés. Mais on m’appelait. Tu as pris ma main. Et tu as soufflé…

– « Non, attends ! »