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Bleu !

Par Lizly

jeu 12– Bleu !

L’enfant s’est exclamé et montre du doigt le portail de la vieille bâtisse rénovée. Puis, comme pris d’un doute, il la regarde et répète : – Bleu ?

Elle acquiesce de la tête et explique : – Oui, bleu. C’est un portail bleu. Et la maison a des volets bleus.

Elle ne parle pas trop vite et s’oblige à faire des phrases simples. Enfin, quand elle y pense. Ce n’est pas devenu aussi naturel que tenir ce garçonnet par la main. Main qu’il lâche pour aller accrocher les deux siennes aux traverses bleues.

– Beau. Décrit-il en allongeant un peu le son voyelle.

– Oui, tu as raison, c’est beau. C’est un beau parc et une belle maison. Même le portail n’est pas si moche. C’est un bien bel endroit.

Elle s’est approchée de l’enfant qui en profite pour faire froufrouter les pans de sa robe en récitant « Une belle robe » comme appris le matin même.

Elle sourit en pensant à ses potes du bahut. Quand elle leur racontera ça à la rentrée ! Pour une fois, elle va revenir avec autre chose à dépeindre qu’un été pourave dans son village minuscule à geeker en 512k. S’ils ne lui attribuaient pas une mention « Job d’été le plus zarb » ou un truc du genre, elle mangeait ses tongs !

– Dedans !

L’exclamation la prend de court. Ils étaient déjà passés plusieurs fois devant cette maison, il ne s’y était jamais intéressé.

– On ne peut pas entrer, c’est fermé. Puis c’est une propriété privé, c’est chez des gens. On ne peut pas entrer comme ça chez des gens.

Elle a fait attention à ne pas parler trop vite mais elle sait bien qu’au-delà des mots, elle a abordé des notions un peu compliquées pour lui.

– Tu fais quoi cet été ?

– Je fais réservoir.

– Réservoir ? Réservoir de quoi ?

– Réservoir de mots.

Le mec avait fait comme s’il comprenait puis avait changé de sujet. Elle s’en foutait, il lui plaisait pas et il était lourd avec sa drague à deux centimes et un mars. C’était au début de l’été, quand elle ne passait pas encore tout son temps libre avec l’enfant.

Chingis regarde toujours le parc et la maison. Il a cet air indompté et résolu.

– Beau parc. Dedans.

Une affirmation. Même pas une demande d’autorisation. Il a décidé.

Les premiers jours, elle n’avait pas aimé cet enfant. Dans ses vêtements neufs, il s’était tenu bien droit devant elle. Il avait prononcé un « bonjour » poli et sans accent, s’était ensuite gardé sage et patient alors que les « grandes personnes » parlaient par-dessus sa tête de choses qu’il ne comprenait pas.

Elle n’avait pas aimé cet enfant qui se pliait à tout sans sourciller. Elle tapotait le coussin à côté d’elle, il venait s’asseoir. Elle ouvrait la porte, il sortait. Elle tapait dans un ballon, il le lui renvoyait. Pas une initiative, jamais, pas une demande, un sourire terne parfois, jamais un rire. « Je pourrais aussi bien faire la conversation à un chien… Quoique lui, au moins, réclamerait à sortir ou à jouer » s’était-elle surprise à penser.

Elle n’aurait pas dû donner de l’importance de ce manque d’affinité, ce n’était qu’un job d’été après tout, mais voilà qu’alors qu’elle était embauchée pour parler à cet enfant, lui mettre la langue française dans l’oreille et si possible dans la bouche, elle n’avait rien à lui dire. Elle se bornait alors à lire une partie de la montagne de livres dont ses parents adoptifs avaient pourvus sa chambre catalogue et à répéter des banalités du quotidien.

Puis un matin, elle l’avait trouvé perché dans un arbre devant chez lui. Elle l’avait salué, lui avait demandé de descendre et un « Non ! » sonore et ferme était tombé du ciel. Hormis les « bonjour », « merci » et « au revoir » qu’il connaissait avant son arrivée, il ne l’avait jamais gratifié d’un seul mot, malgré tous ceux qu’elle lui avait présentés et voilà que pour sa première interaction articulée, il lui offrait un refus. A cheval sur une fourche branchu, l’enfant plus si sage la toisait.

Sa mère était alors sortie de la maison, confuse. On l’avait trouvé là au petit matin, refusant de descendre, peu importe comment on le lui demandait. Ils avaient essayé dans sa langue, évidemment – c’est pour ça qu’ils l’avaient embauchés, pour son ignorance de toutes langues étrangères qu’elle aurait été tentée d’utiliser avec lui – et même en l’appâtant avec de la nourriture.

Mais il était perché, là, les vêtements sales, les cheveux en bataille et elle avait eu l’impression de le voir pour la première fois.

– Chingis, descends, on va lire un livre, avait-elle tenté.

Il l’avait jaugée puis l’avait bravée : – Non. Toi, viens.

Ce n’était pas une invitation, c’était un défi. « Viens si tu l’oses » aurait-il lancé s’il avait eu le vocabulaire.

Elle avait adoré ça – Ne vous en faites pas Mme Martin, je m’en occupe –  et elle été monté dans l’arbre.

Ce jour-là, elle avait parlé sans s’arrêter pendant plus de deux heures. Chingis lui répondait par des gestes, des signes, des expressions, comme il l’avait fait jusqu’ici mais avec entrain, volonté, abondance. Pour la première fois, ils dialoguaient. Elle lui avait alors parlé de son enfance, de ses escapades dans les arbres à elle aussi, elle lui avait expliqué tout le langage de la feuille, de l’écorce, de la branche, elle était allé jusqu’à raconter la graine, le fruit, la bouture et même la photosynthèse.

Ce jour-là, Chingis descendu de l’arbre était devenu « son petit Khan ». Si ses parents s’inquiétaient un peu de voir le garçon s’agiter et manifester des envies, elle se réjouissait de le voir enfin enfant, enfin vivant.

– Veux. Dedans.

– Chingis, on ne peut pas entrer. On n’a pas le droit. Et il n’y a personne, je ne peux même pas demander l’autorisation.

– Mais… Dis. S’il te plait.

Il s’est assis en tailleur face au portail, les yeux se promenant dans le parc où ses pieds ne peuvent aller. « Dis », raconte.

– Qu’est-ce que tu veux que je te raconte ? Une histoire ?

– Non. Maison. Belle maison. Belle parc.

– On dit « un beau parc ».

– Dis, toi, un beau parc. Chats ?

Il a sa bouille à croquer, assoiffée d’histoires et de mots, déterminée à les avoir.

Alors elle s’assied avec lui sans se soucier des gens qui passent et de sa robe qui remonte un peu trop, effaçant déjà les critiques ainsi alimentées sur l’enfant étranger de ce couple étrange et l’adolescente turbulente qu’on lui a choisi comme tutrice, et elle raconte. Elle raconte le parc, la maison, Monsieur et Madame Tourangeaux dont c’est la résidence secondaire, elle donne les noms des fleurs qu’elle reconnait puis alors que son petit Khan farouche se love contre elle en caressant une de ses longues mèches blondes, elle imagine les chats qui rôdent la nuit, elle les invente, elle-même et l’enfant, grimpant à l’arbre qui trône dans l’allée centrale et effrayant les passants qui ne les verraient pas dans les branches touffues, ouvrant les volets, entrant dans la maison, s’asseyant dans de grands fauteuils élégants devant un service à thé en porcelaine de Limoge remplis de limonade, la découverte de Chingis qui aura marqué immanquablement leur été à tous les deux, elle raconte et le soir tombe.

– Beau, conclut Chingis quand elle se tait enfin.

– Qu’est-ce qui est beau ? L’histoire ? La maison ? Mes cheveux ?

L’enfant réfléchit. Il caresse encore une mèche, regarde encore le parc et la bâtisse, fait froufrouter une nouvelle fois la robe, puis, allumant un large sourire, décide :

– Tout !

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4 Commentaires

  1. C’est vraiment une belle histoire, j’aime. 🙂

  2. beau! c’est ton texte qui est beau, Lizly 🙂

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