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Tempête tropicale

Par Laurent Nicolas


Txte3La pluie ne s’était pas arrêtée depuis quatre jours. Une de ces belles averses tropicales qui parfume la terrasse et attise les moustiques. Il n’y avait rien à faire, s’assoir sous la varangue et la regarder tomber. S’amuser des ruissellements qui chantent dans les arbres, caressent les fleurs en remplissant les coupes des Daturas. A la première accalmie un cardinal, ce petit oiseau rouge vif,  viendra y boire en offrant le spectacle de son vol stationnaire à la manière du colibri.  Au loin l’océan indien chante sa colère.

La piste pour parvenir à la case est transformée en torrent. Ma vieille voiture, si elle démarre, ne devrait pas avoir trop de mal à descendre. Par contre remonter la côte sera une autre affaire. Il m’est arrivé, il n’y a pas si longtemps, de la laisser en bas du chemin pour finir à pieds. Les scandales s’enfonçant dans la boue du ruisseau. Je pris, je l’avoue, un plaisir enfantin à grimper jusqu’à mon refuge en pataugeant dans la boue, comme un môme sur le chemin de l’école buissonnière.
Mais en général j’évite de sortir. Je préfère attendre que le vent chasse loin les nuages vers le large. La prudence l’emporte souvent sur le coté joyeux de descendre en ville sous la pluie battante. Mais cette fois les réserves sont épuisée, il va falloir aller au ravitaillement.

Il fait chaud et lourd. Je ne sais plus si je suis trempé de pluie ou de transpiration. L’humidité dans l’air doit frôler des 90 %.  Je vais me changer, enfiler un chemise de coton moins saumâtre que mon vieux T shirt. Après tout, je descends en ville ! J’ai du mal a me décider. Il faut pourtant partir afin de ne pas se faire surprendre par la nuit.  Je n’ose imaginer la galère de grimper ma piste avec mes sacs de courses dans le noir et sous la pluie. La journée s’étire vite. Il est temps s’en aller.
Le moteur diesel grince, mugit, claque plusieurs fois lorsque j’actionne le démarreur. Ce vieux machin va rendre l’âme d’un jour à l’autre, mais ça m’arrangerai que ce soit plutôt un autre. La marche arrière craque comme une cheville qui se briserai. Je laisse glisser ce bon vieux tas de ferraille dans la descente. Je ne vois rien, les essuies glaces semblent vouloir vivre leur vie à leur rythme. Impossible d’enclencher une troisième vitesse et je risque quelques jolies embardées dans la boue qui me donne plus l’impression de conduire un hors bord qu’un véhicule automobile. La route asphaltée n’est pas loin heureusement. Seul le franchissement d’un radier, transformé pour l’occasion en gué, me fait m’imaginer être un aventurier du bout du monde comme dans les films de Spielberg. Je suis en route pour le Népal où réside Marion Ravenwood, fille d’un de mes anciens professeurs et mon premier amour.
Je me ressaisi : mais je suis au bout du monde au fait ! J’ai un vieux chapeau de paille tressé sur le siège arrière qui fera bien l’affaire. Je m’empresse de le coiffer. Je me regarde dans le retro viseur.  Bon c’est vrai,  je n’ai rien d’un personnage de cinéma. La seule différence c’est que la pluie n’est pas factice. Je tourne à droite à la pompe à essence, il y a camion enlisé et des hommes tout autour donnent des conseils contradictoires pour le sortir de cette l’ornière qui risque bien de devenir son tombeau. Un embouteillage magistral s’est formé. Les uns et les autres abandonnant leur voiture pour aller aider à semer plus de pagaille. Je décide de couper par la piste à gauche qui descend vers la plage, de là il sera possible de suivre la route par ce chemin chaotique connu seulement des résidents du coin. Monter le son de la radio, allumer les phares et hop ! Foncer en cahotant dans ce paysage de tempête absolument parfait. Après tout je suis au sec tant que je suis au volant. Les palmiers plient avec le vent le long de la route. Ils ressemblent à des parapluies ébouriffés par les bourrasques. J’aime à les imaginer en train de se marrer comme des baleines. A peine plus loin je ne devrais pas tarder à rejoindre une route. Dans 10 minutes je serais à l’alimentation, les courses faites j’irais me faire plaisir avec un verre dans un des rades du port. Il y aura bien quelqu’un que je connais.

Mais la pluie balaie tout sur son passage et je ne reconnais plus rien. J’ai du rater un embranchement. Me voilà dans un faubourg que je ne connais pas. Les ruelles deviennent étroites, la boue coule entre les baraques. De sobres cases annoncent l’entré d’un bidon ville plutôt que d’un quartier résidentiel. En signes de bienvenue : des voitures éventrées et des containers maritimes transformés en baraques à friture. Il n’y a pas grand monde dans ces venelles peu accueillantes. Il me faut maintenant trouver un endroit pour faire demi tour. Je m’imagine un instant dans le rôle de Sherman McCoy, le personnage du Bucher des vanités de Tom Wolfe qui voit sa vie prendre un monumental tournant lorsque sa maîtresse renverse avec sa voiture un jeune homme de couleur. Je pressens qu’un rien pourrait faire basculer mon escapade joyeuse en véritable galère. Encore un virage entre des ruelles sombres et je penserai à David Vincent qui recherchait un raccourcit que jamais il ne trouva. Et cette pluie qui ne s’arrête pas, et ses essuie glaces qui ne fonctionnent plus qu’une fois sur trois. Je ralentis quand j’entrevois sur ma gauche des silhouettes : des enfants. Ils jouent et chantent torse nu sous la pluie avec un vieux chien rieur. Je m’arrête en pilant pour les laisser passer. De toute façon, ivres de leur joie, ils ne m’auraient pas vu. Et voilà que le moteur vient de tousser. Il a fait un grand « FLOUF » caractéristique de l’arrêt total des hostilités. Fin du voyage, j’ai beau m’acharner sur le démarreur, rien y fait, le moteur est noyé et il n’y a pas que lui qui risque ce jeu là. Vu ce qui tombe je m’expose à la même conclusion si je ne bouge pas de cette guimbarde. La place qui forme ce carrefour est en train de devenir une véritable mare, et l’eau monte sérieusement.
Je sors. Zut de l’eau jusqu’aux chevilles. Au pas de course je vais m’abriter dans ce qui ressemble à l’entrée d’une boutique. Un petit coin sec d’une échoppe chinoise. La vielle femme assise derrière le comptoir n’a rien raté de la scène et m’a regardé arriver en rigolant. C’est le privilège des anciennes que de se moquer ouvertement des étrangers qui barbotte devant chez elle un jour de tempête. Elle a bien vu que je me suis mis dans cette galère pour laisser passer les marmailles. Je m’attend à tout moment à me faire couper la tête, mordre par un serpent s’il y en avait ou découper en rondelles peut être seulement me faire voler mon amex et mon iphone …
La vielle me tend un canette de Tsingtao alors que je n’ai rien demandé. J’adore son sourire édenté.
Et me voilà qui baragouine dans un sabir totalement illusoire que j’adore cette pluie, que j’adore être en panne et que je ne veux plus jamais repartir d’ici. Elle a compris, elle éclate de ce rire franc et édenté que seules savent avoir les grand mère chinoise. Rien à voir avec les rires de gène ou de honte qu’arbore parfois certains dans des situations similaire. Cette fois on est tout simplement content d’être là au sec à regarder passer les scooter et les enfants dans le torrent qu’est devenu la rue. Le lac qui se forme sur la place. A un moment une poubelle à roulettes s’est mise de la partie et passe l’air de rien dans le sens de la pente, rejoindre la mer à la manières des bébés tortues après la ponte. Même ça, ai-je tenté d’expliquer à la vieille, même ça, je le trouve merveilleux. Je parle pour me donner une contenance ou pas ?  De toute façon elle ne comprend rien.
Une jeune femme qui doit être la fille est vite arrivée. Une jolie brune aux traits fins et au look ravageur de Fan Bingding la plus sexy des actrices chinoises du moment. Fronçant les sourcil, elle semble s’inquiéter de cet air de connivence entre sa mamy et l’étranger que je suis. Je m’installe là dans un coin avec ma bière tandis que la fille et la mère échangent dans leur langue. Je laisse les pourparlers aller bon train en faisant signe de loin à ma nouvelle copine du troisième âge que j’adore sa Tsingtao. Avec un peu de chance et encore un peu de pluie je vais faire partie du paysage dans quelques jours, j’envisage même d’apprendre à faire les ha kao, devenir expert dans l’ouverture des boîtes de châtaignes d’eau. Et puis la grand mère va m’apprendre à mettre une cuillère à café de la farce au centre du cercle magique : Je suis sûr que je vais faire les plus belles vapeurs du quartier. La grand mère rit lorsque je lui explique mes idées. La fille aussi a enfin esquissé un rictus. Je propose d’échanger des cours de club sandwich servis avec chips et coca devant la télé contre une recette de canard Laqué. Je propose de faire concurrence au Bianyifang de Pékin
– Vous connaissez ce restaurent ? Me demande la jeune femme étonnée.
– Juste de renommée, ai-je avoué.
– Il fut le premier restaurant spécialisé à Pékin pour cette recette depuis le 15e siècle. C’est un rêve que d’y aller une fois.
– Oh la la ! Pas la peine, ce sera mieux ici. Sauf qu’on installera les tables là : la terrasse avec vue sur la rizière qu’est en train de devenir la rue. Elle m’ont offert un seconde bière et la copie de Fan Bingding m’explique que je ne dois pas trop faire boire la grand mère. On rit encore. C’est plutôt la vielle qui est en train de me rincer. Et la pluie qui ne s’arrête pas. Mon chapeau qui dégouline. Pendant ce temps, les hommes sont sortis à leur tour, ils ont drapé le capot de ma voiture d’une bâche pour tenter de brancher une autre batterie. Ils ont garé un vieux pick up à coté. On les regarde tremper dans une flaque, comme des mômes. Ils s’amusent à tenter l’impossible. Ca fait des étincelles, ça fume. C’est désopilant de voir cette bâche s’agiter, comme un costume de dragon fourbu sous lequel s’affairent des acteurs désordonnés. Ca explose. Ils crient. Je sursaute. La grand mère rouvre trois bières. On dirait que ça va démarrer malgré tout dans une épaisse fumée noire. La copie de Fan Bingding me sourie. Le moteur tourne comme par magie. C’est une bonne voiture finalement quand on sait lui parler la langue des dragons. On re-boit des bières, la nuit est tombée. J’invite mes dragonniers mécanos.
– Il vaut mieux laisser tourner le moteur me dit un jeune garçon en trinquant. Il est trempé, noir de cambouis mais semble heureux et fier de lui.
La grand mère parle et la fille, copie de Fan Bingding me traduit.
Les phares éclairent la ruelle, les lampions sont maintenant allumés. La pluie tropicale ne s’arrête pas et apaise à peine la chaleur qui persiste. Pour un peu on se croirait un jour de fête.
– Le jeune Dong Linglang, dit-elle, ne supportait plus le croassement des grenouilles. Chaque nuit, elles troublaient son sommeil. Il finit par s’en débarrasser en les jetant dans l’eau bouillante. Affolées leurs consoeurs s’en furent vers d’autres contrées, et la région connut des années de sécheresse.  Leur départ avait provoqué la colère du dieu et la sécheresse s’était abattue sur le pays. Il fallait donc apaiser les grenouilles injustement tuées en leur organisant une cérémonie funéraire. Alors seulement les grenouilles reviendraient.
La cérémonie eut lieu et les hommes convièrent les grenouilles. La pluie revint alors et le village retrouva sa prospérité.
J’adore cette légende. On m’explique que la communauté Zhuang aime la pluie, elle est pour eux le signe du bonheur retrouvé.
Comment ne pas aimer la pluie lorsque l’on est ici avec de la bière et des histoires à grignoter des bouchons. Mais a regrets, Il est bien tard, je dois penser à rentrer.
– La pluie ne s’arrêtera pas de si tôt me fait comprendre la grand mère.
Je leur demande s’ils accepteraient de me vendre quelques provisions, histoire de tenir jusqu’à la fin de la tempête. On me donne de quoi tenir un siège. Même la fille de la grand mère, de plus en plus Fan Bingding qui me regardait, il y à une heure, avec un air suspicieux me fait la bise en partant. Je charge le coffre. Il ne me reste plus qu’à faire demi tour et remonter dans l’autre sens. Cette fois l’eau est montée jusqu’au plancher. Elle s’engouffre dans le véhicule quand j ouvre la portière. Je démarre au ralenti en faisant un signe de la main. Les enfants remontent de la plage dans l’autre sens, toujours en courant, toujours avec le chien. Ils me regardent faire signe à leurs parents avec un air étonné. Je les laisse passer, Le chien rieur me toise d’un air hautain.

J’ai bien du mal à retrouver mon chemin jusqu’aux rues goudronnées. Je me retrouve dans un quartier que je ne connais pas. Enfin je débouche sur la rue principale. Et soudain il arrive l’impensable. Le genre de truc qu’on imagine mais qui puisse se passer :
Sur le chemin du retour à un carrefour je m’arrête éberlué. Dans les phares de la voitures, au milieu de cette route transformée en ruisseau une poignée de grenouilles viennent de traverser devant moi. Je n’en crois pas mes yeux. Je descends. De toute façon ça fait bien longtemps que je n’ai plus rien de sec sur moi, à part les os et encore. Me voilà au milieux de la rue à regarder le sol baigné de la lumière jaune de mes phares sous la pluie battante. Ce sont des dizaines de grenouilles qui sautent tranquillement d’un coté à l’autre de la chaussée.
Un gros 4X4 ralentit à ma hauteur, le type, un occidental, ouvre sa fenêtre.
– Ca va mon vieux ? Vous avez un problème ?
Je me retourne surpris, je lui montre du doigt la ribambelle de batraciens qui traverse joyeusement sur le passage clouté, filant résolument vers une destination qu’elles seules semblent connaître.
– Hé oui ! Ai-je juste répondu, vous avez vu ? Ce sont toutes les grenouille de Dong Linglang qui rentrent à la maison. C’est incroyable !
Le type au gros 4X4 a redémarré d’un coup sec d’accélérateur. Il est sans aucun doute convaincu qu’il vient de croiser un fou. Peut-être a t’il eut peur ?  Peut-être a-t il pensé à Sherman McCoy où à David Vincent.

 

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2 Commentaires

  1. lullaby

     /  12 novembre 2012

    Tu m’as emmenée avec toi et maintenant, je suis trempée et pleine de boue, moi aussi ! Et j’aime aussi beaucoup la poésie de ces grenouilles en fin de voyage. 🙂

  2. C’est un premier jet rapide, j’ai même laissé passer des fautes ente les goutes j’en suis désolé. Merci à toi.

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