• Atelier en cours

    Auteur : Dame Ambre ©Plumedambre

  • Atelier 2, To DO List en cours

    Un atelier particulier à partir de vos photos, vous avez quelques semaines pour participer. Pour en savoir plus
  • Contact

    ✍ Mail amillemains

    ☞ Social Twitter

  • Commentaires récents

    Dame Ambre dans Quelques mots
    OonaKaling (@OonaKal… dans Quelques mots
    Dame Ambre dans Quelques mots
    Dame Ambre dans Quelques mots
    Dame Ambre dans Quelques mots
  • Archives

  • Entrez votre adresse mail pour suivre ce blog et être notifié par email des nouvelles publications.

    Rejoignez 30 autres abonnés

  • Droits

    Tous droits réservés. Pour plus de détails, lire la charte d'utilisation

A pas sous la pluie

Par Lizly

Le crachin imbibe grossièrement ses vêtements alors que les flaques ont fini d’imprégner ses baskets bon marché. L’eau remonte les jambes de son pantalon par capillarité et de petites rigoles se sont dessinées dans ses cheveux pour évacuer le trop plein vers sa nuque. Ses bras, ses mains, ses extrémités sont engourdies. Son visage dégoutte. Son corps, partout, ruisselle.

Il sent tout cela. Le poids du tissus imprégné de liquide, la spongiosité au bout de ses jambes, les canaux d’écoulement à l’arrière de son crâne et dans les replis intimes de sa peau, l’engourdissement latent de ses membres, la buée sur sa face. Il en a eu conscience du jour déjà avancé qui progressait puis se couchait. Il sait qu’il fait nuit, qu’il fait froid, qu’il fait pluie, qu’il fait un peu vent.

Il sait que pourtant, il marche.

Il ne pense pas trop. Des phrases simples. Seulement des mots quand il peut.

Pluie.

Muscles. Mal.

Transis.

Il faut tourner.

Lumière.

Ici, impossible de traverser.

Ça coule.

Gens. Trop. Allez ailleurs.

C’est simple, c’est bien. Penser simple. C’est confortable. Ne pas rappeler à soi son visage, ses mots, elle.

Marcher, oui, marche encore.

Ne pas regarder les gens, les femmes surtout. Elles lui ressemblent toutes. Oui, toutes ont quelque chose d’elle. Le tombé de hanche, la ligne de nuque, le trait de pommette, le dessin du sourcil, la légère asymétrie de la lèvre inférieure. Elles sont toutes elle. Et s’il la voit, il l’entend. Et s’il l’entend…

Ah, ces mots !

Il n’a rien répondu. Il a pris sa tête dans ses mains, il s’est assis, s’est levé, ses rassis, est sorti et s’est mis à marcher.

Qu’il y a-t-il à répondre à ça ? Quand on ne s’y attend pas, qu’on n’a rien vu venir.

– Monsieur ?

Cette voix ! Ses jambes se sont figées, toute en ankylose. Il se retourne vers cette voix.

– Monsieur, vous allez bien ?

Ce n’est pas elle. C’est une jeune fille. Presque encore une adolescente. Elle lui ressemble pourtant. La voix, la paupière, l’arrête du nez, la forme des mains.

– Monsieur… Pardon mais… vous êtes trempé et j’ai cru… Vous parliez, j’ai cru que c’était à moi. Mais monsieur, vous devez être frigorifié !

Elle a une voix douce dans laquelle pointe un rien d’autorité. Il la sent confuse. Elle ne doit pas avoir pour habitude de se mêler des soucis des passants, ça lui est peut-être même interdit, mais maintenant qu’elle lui a parlé, elle n’a pas l’air de pouvoir le laisser partir comme ça.

– Il faut vous sécher ! Vous avez un endroit où aller ?

Un endroit ? – Oui. Chez moi. Mais…

Elle hésite et le jauge. Elle doit estimer qu’il n’a pas l’air dangereux car elle finit par proposer : – Vous voulez entrer quelques minutes ? Dans la boutique, là. Puis vous rentrerez chez vous ensuite.

Elle tend alors la main vers lui. Les mêmes doigts. Le même geste que ce matin.

– Chez moi ?

– Oui, vous avez parlé de chez vous…

Elle est déjà belle mais le sera encore plus dans quelques années. Elle tend la main plus franchement.

– Entrez, on va tirer ça au clair !

Déflagration. Tout elle, ce matin, la main tendu et son « Entre, j’ai quelque chose à te dire ! »

Ses vêtements se répandent dans la rue. Il a cessé de pleuvoir. Il regarde la jeune fille et réalise doucement qu’il a cessé de marcher. Il fait jouer ses orteils transis et s’ébroue. Maintenant qu’il est immobile, les émotions affluent. Il ignore que les gouttes et les lampions font scintiller son visage. La jeune fille lui sourit avec douceur.

– Je… Merci, non, je veux dire… C’est gentil, mais, je dois, il est…

Elle rit de sa transformation soudaine et de son air maladroit. Il tire sur ses vêtements pour les décoller de sa peau. Il se sent ridicule. Il essaie de se rassembler.

– Je veux dire : merci mais il est grand temps que je rentre chez moi.

Maintenant, elle sourit franchement car lui aussi.

– Comme ça ? Le taquine-t-elle. Partir sans même me dire pourquoi vous erriez sous la pluie ? Sans que je sache « qu’il y a-t-il à répondre à ça ? »

Elle fronce comiquement les sourcils. Elle tend une nouvelle fois la main vers lui. Il l’attrape dans la sienne, fripée de trop d’eau. Elle a la peau si chaude !

– Je vous remercie de m’avoir rappelé à moi-même mais maintenant, je dois rentrer. C’est que… Tout à l’heure, elle m’a dit… Je ne m’y attendais pas ! Comment j’aurais pu ! Je veux dire… J’aurais sans doute dû me douter de quelque chose mais… Non, je n’ai rien vu. Vous êtes charmante, merci encore, mais il faut que je rentre. Rendez-vous compte : je vais être papa !

 

Article précédent

8 Commentaires

  1. lullaby

     /  3 novembre 2012

    Ah ah c’est drôle les similitudes entre nos approches de la photo, l’envie de rentrer à la maison, le côté trempé et désorienté du personnage… mais pas DU TOUT pour les mêmes raisons ! Et je ne m’attendais pas du tout à cette fin , bien joué !

    • Quand j’ai lu ton texte, j’avais déjà un premier jet du mien et ça m’a sauté au visage aussi ! J’hésitais encore sur la chute précise mais j’ai été surprise que tu vois quelque chose de si sombre dans cette photo alors que pour moi, elle est chaleureuse et positive.

  2. Très jolie participation, j’aime beaucoup, et j’aime aussi la chute !

  3. monsieurnormal

     /  7 novembre 2012

    Superbe texte sur l’incommunication en milieu familial.
    On croit connaître les gens, on vit avec eux, on mange, on dors ensemble.
    On mélange même, ivres de bonheur, nos sécrétions les plus intimes.
    Mais on ne rêve plus ensemble.
    – Tu exagères, j’en avais parlé sur mon blog, que je voulais un enfant.
    – Te souviens-tu du type avec un pseudo idiot que tu as viré parce qu’il dénigrait tes capacités culinaire ?
    – monsieurledoigt, c’était toi ?
    Gérer les conflits numériques, c’est virer des contacts, bloquer des adresses mail.
    Pour les conflits de chair, le mieux est de se taire, tout faire pour les éviter.
    Le corps parlera bien assez tôt.
    Et l’autre trouvera bien tout seul un moyen de gérer ça.
    Sinon, c’est l’errance, la pluie et le froid.
    Et toujours seul.

    • Je vous sens bien amer, Monsieur Normal. Je ne pensais pas à incommunication en milieu familiale en écrivant ce texte. Après, le lecteur y trouve ce qu’il veut, c’est ça qui est formidable dans l’écriture partagée.
      Avec ton commentaire, je vois son personnage à « elle » un peu différemment maintenant…

  4. Très jolie chute. On ne s’attend pas du tout à cette fin. Enfin, pas moi en tout cas.
    Belle participation!

    • Merci beaucoup. J’aime l’exercice du texte à chute et je trouve que les jeux d’écriture(s) s’y prête particulièrement bien en général.

%d blogueurs aiment cette page :