Les mots des hommes

Par Izzie Mamour

Les mots des hommes la subjuguent, elle les aime et les attend. Ce sont eux qui la font jouir, eux plus que leur queue dans son ventre. Leurs mots la font passer en douceur du statut de pute à celui de femme aimée. Ce que sa bouche refuse de prendre dans la leur, ils lui fourrent de force dans la tête. Comme une jouissance forcée, un viol de son intellect, mais son intellect du côté du cul, comme si elle n’avait pas de cerveau. En même temps, faut bien reconnaître que ça aide  des fois. Les intellos ont parfois la tronche tellement farcie, qu’ils liment pendant des heures, enfin des heures de pute, hein, c’est pas aussi long que des heures de sainte, sans que rien ne sorte. Alors ils causent, ils font leur théorie, sur tout, sur rien, la crise, le logement, le nouveau roman…

Jusqu’à maintenant, elle ne s’est fait que des intellos, des qui l’enrobent de ces mots pour mieux la baiser, sans culpabilité. Leurs mots sont les prières, Pater et Ave, contritions données à confesse. Bien pratique pour les bons pères de famille et bons époux.

Mais celui-ci c’est un bestial, un corps de muscles, de chair, de sang, empli de tous les fluides vitaux et du plaisir. Lui il prendra le plaisir, mais ne lui donnera rien. Elle n’aura pas la folie du ventre avec lui. Elle n’aura pas droit aux fleurs de sa pensée. Elle le sait, elle l’a senti à sa voix, à ses mots justement qui ne sonnaient pas comme ceux des autres. Des mots qui te font voir un corps un peu gras, de celui des hommes qui ont atteint l’âge de grossir.

Elle aurait pu dire non, mais ça l’excite cet inconnu; elle se fera sa propre mélodie. Cette fois son cul ce sera son intellect, c’est reposant aussi, parfois.

Sauf que, putain, ce verre de blanc, merde, il aurait pas dû !

Complètement abasourdie

Par La Plume et la Page

Philip Peterson avait donné rendez-vous à Victoria dans un bar de Soho. Un endroit assez éloigné de son bureau pour être sûr de ne pas rencontrer une connaissance. Un endroit également éloigné du bureau de Victoria. Elle non plus ne souhaitait pas être vue en compagnie de l’inspecteur.

C’était la première fois qu’elle mettait les pieds au Flat White. Le lieu faisait également office de galerie d’art. Des photographies très stylisées recouvraient les murs.

Elle trouva Peterson attablé devant un verre de blanc sec malgré l’heure matinale. Un signe qui lui laissa penser que ce qu’il avait à lui dire était important parce qu’habituellement il était plutôt du genre à prendre un café crème. Après lui avoir donné une cordiale et franche poignée de main elle s’installa sur la banquette à côté de lui.

Ne sachant comment lui dévoiler le résultat de ses recherches il parla du temps, des températures plus clémentes, de l’arrivée du printemps puis, il lui demanda ce qu’elle souhaitait commander. Victoria choisit un café latte et des œufs sur le plat avec du bacon. Son estomac était au niveau de ses talons. Elle avait juste avalé un thé sucré au miel avant de partir. L’inspecteur commanda la même chose mais préféra accommoder ses œufs avec du saumon.

Quand les assiettes furent posées sur la table Victoria – qui n’en pouvait plus d’attendre – lui demanda de but en blanc:

- “Alors inspecteur, des infos qui peuvent faire couler de l’encre?”

- “Euh… oui… enfin non… Disons, que c’est à propos de ce que vous m’avez demandé il y a six mois…”

- “Et? Vos recherches ont abouti ?”, articula-t-elle en avalant un morceau de bacon.

- “Bah… disons que oui… mais je sais pas si ça va vous plaire…”

- “Et bien, dites toujours. Je verrai si ça me plaît ou pas.”

Quand Peterson eut fini de parler Victoria fut incapable de prononcer le moindre son. Elle ne voulait pas croire au récit qu’elle venait d’entendre et se demanda si l’inspecteur, secrètement amoureux d’elle, n’en avait pas rajouté. Il venait de lui révéler d’où provenait les appels anonymes et elle était complètement abasourdie.

Sur le mur

J’ai pris une photo pour vérifier. Je voulais être sûr.
Car ces derniers jours, les événements s’enchaînent les uns après les autres avec une nette tendance à aller vers le bizarre. Je sais bien qu’une photo n’est pas une preuve mais ça me rassure. Je me dis que ce serait quand même un monde si mes yeux se trompaient deux fois. Je n’ai guère confiance en ma faculté à décoder le réel, soit. Mais un fichier numérique devant lequel je peux me poser calmement, sur lequel je peux appliquer tous les outils à ma disposition, dont la loupe, non, ça ne saurait me mentir.

J’avoue que je n’avais pas la grande forme lorsque j’ai franchi une énième fois la porte de ce bistrot. Il parait qu’on s’habitue à tout. Pas sûr dans mon cas. Ça me fout en l’air à chaque fois quand elles me susurrent à l’oreille : “l’amour physique est sans issue.” D’abord parce que je supporte mal qu’on me chipe mes citations. Et ensuite parce que je croyais trop la connaître la fin de l’histoire : elles se rentrent toutes, vite fait bien fait, blottir leurs petites têtes désolées bien au chaud entre les épaules de leurs réguliers. Ça a beau être charmant, complètement humain, j’ai beau me dire aussi que je participe activement à la consolidation de l’institution du couple en milieu urbain, ça me ferait quand même fichtrement plaisir d’être sûr, au moins une fois dans ma vie, de pouvoir tripoter en m’étirant au réveil, un de ces petits seins qu’elles affichent sans vergogne en photo sur les murs.

Mais non, je tourne en rond seul dans mon lit, ne palpe que du vide, dors trop et ne les entends jamais partir. Et pour garder toute la cohérence qui me caractérise, j’avoue aussi que je ne les vois pas non plus arriver…

Par contre, depuis quelques jours j’ai la conviction de savoir d’où elles viennent. Je crois même l’avoir toujours su. Mais se l’avouer, c’est tout autre chose surtout quand l’explication est hors du champs des possibles, étrange à s’en vriller définitivement le cerveau. Sans les photos que j’ai réussi à avoir le courage de prendre, je crois que j’aurais fini par lâcher prise. Après tout, je suis ce “maudit païen” comme aimait m’appeler Sarah, la jolie bouddhiste aux nichons touts pointus que j’irritais durant des heures et des heures, lors de nos creuses et mutuelles insomnies.
Mais il est trop tard aujourd’hui pour que je continue à refuser l’évidence. Le cliché que je diffuse ci-joint est tellement parlant que la honte m’envahi au simple souvenir de mes multiples atermoiements, faux-fuyant, refus, tergiversations. Tout est limpide, incroyable mais limpide. Elles viennent de là, celles qui me hantent, toutes, j’ai des preuves irréfutables. Et qu’on ne vienne pas me dire que c’est dans ma tête. Bien sûr que c’est dans ma tête. Tout est dans ma tête, tout passe par ma tête à un moment ou autre.
Et dire que j’ai failli avaler les sinistres hypothèses que me présentait comme scientifiques ce triste neurologue que j’eus la faiblesse de consulter.
- Votre sentiment de déjà-vu vient d’un décalage de phase dans la transmission du potentiel d’action (PA) lors des transferts inter-neuronaux.
Non non non et non, elles viennent toutes du mur. C’est de là que je les connais, toutes. Et la preuve, ce sont les cadres vides de celles qui sont, au moment même où je vous parle, à ma trace.
Et je peux vous les décrire, toutes…
Surtout leurs poitrine d’ailleurs.
Et je sais qu’elles arrivent.
Et qu’elle repartiront…
Pour finir d’où elles viennent, elles et leurs jolis tétons…
Dans une photo sur le mur.

Multiple

Par Gabrielle

Le temps passe.

Le temps passe, et l’on change.
Je suis elle, je suis timide, je suis sage, je suis invisible.
Je suis changeante.
Je suis folle, je me dévoile, je suis moi, je suis folle, et je m’en moque.

Est-ce qu’on reste humain jusqu’au bout ?
Je veux dire, est-ce qu’il n’y a pas un moment, où l’on est trop plein ?
Trop plein de vie, trop plein d’images, trop plein de sentiments, trop plein d’envies.
Et l’on ne peut plus rien prendre, plus rien encaisser. Et plus rien donner.

Un moment où l’on devient intransigeant, à la longue.
Où l’on ne peut plus faire semblant. Où l’on n’a plus envie de jouer ce même rôle, toujours.
Un moment où l’on se recule un peu, et en s’observant face aux autres, on décide d’être égoïste, et de ne plus tout pardonner, parce que c’est trop facile. Il semble qu’on voit mieux les choses.

Vivre pour soi. Décider de passer d’abord.
Froidement.

Est-ce qu’en continuant d’avancer, on revient en arrière ?
Est-ce qu’on finit par redevenir humain ? Est-ce que ça arrive, comme ça, un jour ?
Il suffirait peut-être d’un regard qui s’arrête, et qui s’intéresse et surtout, qui reste. Un regard heureux, qui communiquerait sa chaleur. Est-ce qu’on finit par nous voir ?

Ou bien faut-il se forcer ?
Se donner une apparence, un vernis de surface, un sourire. Parler fort et rire aux éclats, se montrer insouciante. Finit-on par oublier, est-ce que le bois s’imprègne du vernis ?

Je suis nue. Froide.
Je change, je sais, je rêve, je suis folle.
Je suis elle et je suis toutes ces femmes.

Je suis face à vous.
Mais personne ne les voit.

Quel monde !

Par Angelita

Malgré le froid glacial, nous avions de nous faire une petite sortie entre blogueuses. Beaucoup manquent à l’appel comme tu peux t’en rendre compte. Entre la neige, les enfants et le mari ou compagnon, pas moyen de toutes nous rassembler.

Mais ce n’est pas grave, toutes les trois, nous avons décidé de le faire quand même. Et ne tiens pas compte de mon t-shirt. Je me suis déshabillée car il fait super chaud dans ce bar à vins. Et il faut dire que j’ai pas mal piccolé. Mais comme tu le vois, je me tiens bien, je tiens assez bien l’alcool.

Par contre, on ne peut pas dire qu’il y ait vraiment grand monde ce soir. Juste quelques personnes et en particulier ce mec à l’autre bout de la banquette. Il insiste quand il me regarde et franchement ça me gène, ça m’empêche de passer un agréable moment avec les copines.

Car on s’est réunies ce soir pour programmer notre concert pour Madonna.

Car si tu ne le sais pas encore, sa tournée (peut-être la dernière) passe à Paris le 14 juillet et à Nice le 21 août. On n’a pas encore les places et on ira là où l’on sera le mieux placé.

Alors, que l’autre me regarde, je n’en ai rien à f*. Il y a beaucoup plus intéressant à faire. Partager les frais en dormant toutes les trois dans la même chambre d’hôtel. Soit prendre le train pour monter à Paris ou prendre une voiture (même si je ne conduis pas) pour descendre sur Nice. L’un dans l’autre, le temps sera forcément au rendez-vous. Quoi qu’à Paris, il peut pleuvoir un 14 juillet. Sauf que si on a changé de Président en juillet 2012 et si c’est le bon qui passe, même s’il pleut, ce sera la joie dans notre coeur et dans nos têtes.

Aller à Paris un 14 juillet ce n’est quand même pas trop tentant car il y aura du monde. Aller à Nice un 21 août ce ne sera pas pareil. Même s’il y aura foule à cause du concert, les touristes seront normalement partis.

Je divague, je divague, je crois que le vin me monte malheureusement à la tête.

Allez les filles, il faut que je vous laisse car je dois absolument aller dormir.

La simplicité riche de l’instant

Par Mnêmosunê

Elle rentre du travail. Elle est fatiguée, la journée a été rude avec toutes ces réunions. Et ce mal de tête qui persiste, toujours prêt à se manifester pour n’importe quel motif…

Pendant qu’elle avale les kilomètres qui la séparent de chez elle, à chaque pas, elle dresse un bilan, thématique par thématique : le travail, les sorties, les amis, les projets, l’amour, tout est analysé. Elle décortique dans sa tête chaque journée, chaque semaine, chaque mois, chaque année qui vient de s’écouler : elle se félicite de ses succès, cherche à apprendre de ses échecs. Progresser, toujours. Avancer, continuellement. Faire vibrer le quotidien, ne pas s’enliser.

Elle allait traverser la rue pour rejoindre le parc, comme tous les soirs ou presque. Mais le feu piéton est rouge et les automobilistes n’ont pas l’air conciliants. Elle laisse errer son regard et scrute l’intérieur de l’établissement de dégustations de vins. Il vient d’ouvrir, elle en a entendu parler. D’ailleurs, elle s’était dit qu’elle irait y faire un tour un de ces jours, pour voir l’ambiance, la carte, la qualité du service…

Le feu piéton est maintenant vert.

Elle pousse la porte de l’établissement, légèrement grisée par la nouveauté. Elle s’installe au comptoir, commande un verre de Bordeaux, celui que l’on lui recommande. Elle regarde les photos au mur. Elle aime la sensibilité des portraits affichés, leur mélange d’enthousiasme communicatif et de pudeur sensible.

Elle apprécie les lieux avec tous ses sens, prend une gorgée de vin. Il est bon, rond, différent de ce qu’elle a pu boire auparavant. Le conseil était pertinent. Elle sourit au caviste, tend l’oreille : est-ce elle que l’on interpelle ?
Deux jeunes femmes qui discutent l’invitent à s’asseoir avec elles pour faire connaissance. Chacune reprendra un verre en suivant les conseils du tenancier qui leur apportera des tapas du plus bel effet avec les boissons commandées.

Les verres sont vides, l’assiette de tapas aussi. Les répertoires des téléphones ont été gonflés de nouveaux protagonistes.

Le feu piéton vient de passer au rouge.

Elle est déjà dans le parc. Elle rentre chez elle, le sourire aux lèvres, la tête vide de pensées et libérée de ses céphalées. Les yeux vers le ciel, elle écoute le chant du vent, frissonne sous la caresse du soleil qui se couche.

La simplicité riche de l’instant.

Un à un

Par Olivia Bellington

Il entre et s’installe à une table, le visage inexpressif. Il fait terriblement chaud, il a un peu transpiré et son dos moite colle à la banquette imitation cuir, sensation très désagréable. Il observe avec satisfaction les deux cadres vides, il est le seul, avec le propriétaire du café, à connaître la raison de l’absence de ces photos. Il en est la cause. Ses yeux passent d’une image à l’autre, il n’a pas encore arrêté son choix. Un homme ? Une femme ? Songeur, il passe un pouce sur sa barbe de trois jours. La blonde avec ses verres fumés ? Flora, de son petit nom… Il commande une bière, repasse dans son esprit tout ce qu’il sait d’elle. Il connaît son dossier par coeur, comme ceux des autres, il les a étudiés, longuement, patiemment, assis dans son salon, les feuilles et les photos étalées sur la table basse. Le charmant minois de la jeune femme cache de sombres secrets. Du moins d’après le propriétaire du café, mais lui, il se moque bien des raisons, il accomplit un travail pour lequel il est grassement payé. Sa bière arrive, servie par une jolie rousse, mince et élancée, il lui sourit, juste ce qu’il faut pour qu’elle ne se souvienne pas de lui. Son physique quelconque lui est d’une grande utilité, personne ne se remémore jamais de l’homme de taille moyenne, ni gros ni maigre, aux cheveux ternes, aux vêtements passe-partout. Il avale une gorgée de bière, en apprécie la fraîcheur, dehors, c’est la fournaise. Peut-être Grégoire qui se planque derrière ses lunettes d’ahuri, sans doute pour mieux dissimuler les regards tendancieux qu’il pose sur des gamins… toujours d’après le gérant du café. Après tout, il doit le savoir, il a été flic. Oui, il a arrêté son choix. Reste à exécuter le contrat, il se donne cinq jours et ensuite il passera au suivant. Un à un. Lentement. Mais définitivement. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus que des cadres vides au mur.

J’aime regarder les filles

Par Mme Doubitchou

Quand est-ce que ça a basculé ? A quel moment nos regards s’étaient-ils croisés ? Quand est-ce que j’ai compris que cela allait plus loin que prévu ?

Partenaire particulier….

C’était ici, c’est sûr et certain, face à la piste, au fond du bar.  J’étais avec mon verre de vin, un Château d’Yquem 2001, que je savourais pleinement après ma journée de boulot. Et il y avait ce groupe de filles, qui parlaient. Trop fort. Qui riaient. Beaucoup. Et qui enchaînaient les bouteilles de vodka. Et de gin.

Je me souviens avoir pensé “ah, encore un de ces enterrements de vie de jeune fille à la con” en remarquant le maquillage putassier de la plus hystérique d’entre elles. J’ai dû penser “pauvre fille”, ou un truc dans le genre. Et “pauvre mec” aussi, je crois, en imaginant le visage de la future mariée sous la tonne d’artifices grossiers dont elle s’était couverte. Faux-cils. Faux-seins. Faux-cerveau peut-être?

Et puis peu à peu, la musique a couvert les ricanements. Je n’ai pas bougé. J’aimais pas danser, mais après une semaine de merde au boulot, j’avais besoin de regarder les corps se mêler, se mélanger dans la fureur et le bruit, sentir la sueur pénétrer mes narines, sur fond de tubes ridicules des années 80. Années 80? Pas de bol, une soirée à thème. Ca jure avec la déco plutôt classe du bar, dommage, ça nuit au standing…

Je, je suis libertine…

Le refrain est imparable, le groupe de dindes s’est levé. “Manque plus que le Jerk et je vomis”, ça je l’ai très clairement pensé, je m’en souviens bien, j’en étais à mon 4ème verre de Château Margaux 2005 mais j’étais encore tout à fait lucide. Et évidemment, le volatile gloussant étant grégaire, elles se mettent toutes en rond, remuant mollement les jambes et les bras, se frotti-frottant le corps de manière prétendument sexy. Ah, c’est beau une nana beurrée, c’est sexy.

Et puis il y a elle. Elle. Elle, impériale, qui bouge à peine et me fixe. Ces grands yeux noirs presque félins. Et sa bouche sensuelle, entre-ouverte.

Il suffira d’un signe

Son bassin qui bougeait lascivement. Ses mains qui couraient le long de son corps. “Merde, qu’est-ce qui m’arrive…”, ça aussi je l’ai pensé. Peut-être même dit. Et j’ai rejoint la piste.

Nothing compares to you…

Elle me fixe? Non, c’est pas possible, c’est moi qu’elle regarde ? L’esprit brumeux, je me retourne, au cas où. Mais à part l’expo-photo trop chic pour ce bar de seconde zone, il n’y a rien. Putain, je dois faire quoi, là, au juste ?

Gaby, oh Gaby, tu veux que j’te chante la mer…

Elle me fait signe de la suivre. Et je le fais, sans même hésiter une seule seconde.

Je me retrouve dans les chiottes. Je me souviens de sa bouche qui se colle à la mienne. De son corps contre le mien. De ses mains pressantes. De nos souffles, oppressés. Ca n’a pas duré longtemps. Quelques minutes tout au plus. Elle s’est arrachée à moi d’un seul coup et est partie rejoindre le groupe de dindes qui l’attendaient devant le bar. Enfin c’est ce que je suppose, car quand je suis sortie des chiottes, elles n’étaient plus là.

Don’t forget the night…

Et je suis ici, à nouveau. C’est pas faute d’avoir voulu oublier  ce qui s’était passé dans ce bar, dans ces toilettes. Cette nuit où tout aurait pu basculer. C’était loin, un souvenir brumeux de ces années un peu dingues de ma vie.Et je suis à nouveau ici… Le meilleur endroit de la ville, comme elles l’avaient promis. C’est sûr, elles ne pouvaient pas choisir meilleur endroit pour enterrer ma vie de jeune fille…

C’est l’ultra-moderne solitude…

Vestige

Par Amy

On était rentré là par hasard, mais on le regrettait déjà. S’il nous avait de prime abord semblé assez chaleureux, on s’était vite rendu compte que l’endroit était en fait un peu malsain, les clients ternes et le serveur distant. Il n’était pas encore venu s’enquérir de nos besoins. Matthieu se tortillait dans son fauteuil, anxieux, et son malaise était très contagieux.

Mon regard s’égara et frôla les murs du bar sans vraiment s’y arrêter. Des cadres, des femmes nues, des personnes grimaçantes, vestiges d’un passé déjà bien lointain, d’un monde disparu. Rien qui ne méritait vraiment mon attention à cet instant précis. Et nous avions d’autres chats à fouetter.

- Ce serveur, il arrive ? M’enquis-je, agressive.

- Appelle-le toi-même, ou arrête de râler !

Nous n’étions jamais sur la même longueur d’ondes, Thomas et moi. Il s’était un jour greffé à notre groupe, un peu par hasard, et depuis, je ne faisais que le supporter, à grande peine. Mais dehors, il valait mieux rester groupé, nous l’avions bien compris.  Et, entre deux villes, trois personnes, c’était encore trop peu. Surtout depuis que les bêtes avaient recommencé à rôder.

En attendant, je m’intéressais enfin aux rares personnes ayant fait un choix pour le moins étrange : celui de braver le froid des rues maintenant totalement sûres et protégées de la ville pour se retrouver dans cet endroit sordide. De jeunes femmes ayant retrouvé pour un soir le plaisir de se pomponner, quelques hommes harassés par le travail, venus trouver un peu de réconfort au fond d’un verre d’alcool, une femme seule, sans doute venue emmagasiner un peu de chaleur avant de retourner errer sans but dans cette petite cité aux remparts quasiment infranchissables. Aucun doute, les temps avaient changé. Et je ne pouvais m’empêcher de les envier, tous ces gens.

Car ce n’était pas vraiment par choix que je reprendrai la route dès demain matin, accompagnée de mes deux compagnons d’infortune que je n’avais pas non plus choisi. C’était malheureusement le destin de la centaine de bannis qui, comme nous, battait des kilomètres de campagne sauvage et désertique pour tenter de liquider les créatures qui y avaient, depuis maintenant 8 ans, élu domicile. Que pouvions-nous faire d’autre ? Cette cambrousse hostile était maintenant notre seule maison, et nous n’avions aucune autre perspective d’avenir que celle de la conquérir, massacre après massacre.

Nous étions des bannis, et nous n’appartenions plus à ce monde maintenant protégé de l’extérieur.

Le serveur arriva enfin, et je m’efforçai de sourire, comme pour camper une nouvelle fois le rôle de la personne avenante que j’étais alors. Car dès demain, notre humanité disparaîtra à nouveau, peu à peu, inexorablement rongée par notre condition de sous-hommes, dans cette nouvelle société qui nous a exclu.