Ce jour-là…

Par Anais Valente

Qu’est-ce qu’on a ri ce jour-là.

Qu’est-ce qu’on a déconné, aussi.

C’était la veille de l’ouverture du bar de Mathieu et Ludivine, le Lumat qu’il s’appelle, leur bar.  Ils en avaient tellement rêvé, de leur Lumat.  Lumat comme Ludivine et Mathieu, of course, mais aussi comme lumière du matin.  So poetic.

Avant l’inauguration, on a voulu le décorer à notre façon, leur bar.

Les murs étaient trop nus, on n’aimait pas.  Et, comme on en entendait parler depuis des lustres, de ce fameux bar, on voulait en être, à fond. Ils nous avaient bassinés avec ce projet depuis l’école, on avait le droit d’y avoir notre place.  Une place de choix.  Et de toute façon, ils n’avaient pas le choix.

Le jeu, c’était de se déshabiller pour les photos.  Pas trop.  Juste assez.

Au début, j’étais réticente. On l’était tous. Puis, l’ambiance aidant, le Champagne idem, les filles s’y sont collées en premier.

Moi, j’ai pas eu peur, j’ai montré mes nibards. Sont beaux mes nibards.  Et au Lumat, ils sont immortalisés, avant que la gravitation fasse son sale boulot.  En plus j’ai changé la couleur de mes cheveux, ça m’évite de me taper la honte à chaque fois que je viens prendre un pot.

Marion aussi a exposé ses nibards, dans la foulée. Dingue ce que six coupes de champagne peuvent faire faire à des filles survoltées. Natou a été plus prude, quoique… sa moue boudeuse rime vachement avec allumeuse, vous ne trouvez pas ?

Ludivine est la plus sublime, et en plus ça rime, j’aime ça.  Il le fallait, ce bar, c’est son endroit.  Alors on l’a pas forcée, et le résultat est parfait.

Quant à Mat et Ben, no comment.  Zont pas voulu montrer leurs torses velus, pourtant on les a suppliés, en leur tendant à boire.  En vain.  Timides, nos hommes.  Mais beaux, beaux, beaux.

Et puis les cadre sans photo, c’est Laura.

Laura, on savait qu’elle allait mal.  Même ce jour-là, elle allait mal.  On le savait.  Mais on riait tellement, on déconnait tant, qu’on l’avait presque oublié.  Presque.  Juste presque.  Le lendemain, quand sa mère nous a appris que, dans la nuit, elle s’était coupé les veines, la réalité nous a explosé en pleine face.  On a dessoulé net.

Elle avait beau avoir passé une super soirée avec nous, avoir montré ses nibards, avoir bu du champ’, avoir ri, avoir déconné, cela n’avait fondamentalement rien changé.  Je pense que nous n’aurions rien pu faire contre cela, c’était sa volonté, son choix.  On était là, pour elle, mais elle, elle voulait être ailleurs.

Alors on a enlevé les photos des cadres. Elles étaient drôles, ces photos de Laura.  Tellement drôles qu’il semblait impossible d’imaginer que quelques heures plus tard…  Tellement drôles que ça nous faisait trop mal de la revoir en train de rire aux éclats.

Alors on les a enlevées.

On a juste laissé les cadres.  Comme une dernière trace de son départ vers le paradis blanc.

Qu’est-ce qu’on a ri ce jour-là.

Qu’est-ce qu’on a déconné, aussi.

Mais qu’est-ce qu’on a pleuré, depuis.

Rendez-vous

Par Le Voyageur

L’ambiance était moderne, trop moderne ou plutôt faussement branchée, un peu décalée, limite porno chic. Non vraiment il ne se sentait pas à l’aise. Il aurait préféré un endroit plus neutre pour un premier rendez vous. Au mur des photos d’hommes et de femmes dans des poses atypiques mais seules les femmes étaient dénudées, cela sentait le décor pour hommes en quête de partenaire.
Franchement ils auraient pu l’organiser ailleurs leur « dating » mais bon, trop tard pour reculer, et au fait ils sont où ? Au fond un groupe de filles, assez jeunes, plutôt jolies.
Personne d’autre, ce doit être le début du « petit groupe convivial » annoncé par le site web sur lequel il s’était inscrit. Le principe : se retrouver dans un bar en petit groupe avec autant de filles que de garçons pour faire connaissance et plus si affinités.
Il est pile à l’heure. Pas un seul mec, les filles sont donc les seules à être ponctuelles ? C’était une aubaine pour lui, plutôt timide, qui a toujours du mal à se faire entendre au milieu des « grandes gueules ». Là il pourra démarrer une conversation tranquillement et même s’il dit des banalités cela sera accueilli avec bienveillance car le but est de briser la glace.
Il s’approche, un peu nerveux quand même, et il se lance, trop rapidement.
Bonjour, je peux m’assoir ici ? Il s’assied sans attendre, je m’appelle Alain, j’ai eu un peu de mal à trouver, c’est la première fois que je viens ici et vous ?
Et vous ?
Donc elles sont censées répondre oui ou non ou bien donner leur prénom.
Mais non. Elles ne disent rien et le regardent un peu étonnées;
C’est vrai qu’il a été un peu brutal. Il s’est jeté à leur table comme dans la fosse aux lion, parlant très vite pour masquer sa timidité.
Il est un peu plus vieux qu’elles, habillé un peu classique, un peu trop neutre… toujours la crainte de détonner, de se faire remarquer.
Et ces quatre jolies filles qui le regardent. L’une d’elle sourit, Bonjour, moi c’est Julie. Les autres suivent le mouvement : Moi c’est Carine, moi c’est Prune, moi c’est Isabelle.
Cela y est, il est entouré de 4 sourires. Elles ont l’air complice, qu’ont elles pu déblatérer sur les hommes entre filles avant que la gent masculine n’arrive ?
Il reprend : Cela à l’air sympa comme concept, moi c’est la première fois que je viens à ce genre de rendez-vous, et vous?
Pas loquaces les filles.
Elles sourient, se regardent sans rien dire, elles n’ont pourtant pas l’air très timides.
Il enchaine. Vous connaissez un peu le bar, ils ont des cocktails particulier ?
Oui ! C’est encore Julie qui se lance, elle lui fait de la réclame pour son cocktail. Tu veux gouter ? Elle lui tend son verre. Par jeu les autres suivent et après avoir bu dans les 4 verres des filles il commande le sien.
Julie continue :
Dis nous ce que tu en pense toi de ce genre de rendez vous.
Que dire qui ne soit pas trop banal ? Il se lance dans une explication sur la solitude et la difficulté à communiquer dans les grandes villes, le manque de lien social détruit par la vie moderne et que l’on tente de reconstruire avec les rencontres via internet. Avec l’avantage d’entrer en contact avec des gens parfois très différents.
Elles acquiescent : c’est sur que sinon on se serait jamais parlé !
Elles sourient.
Se moquent-elles ? C’est vrai qu’il y a un décalage ; elles jeunes, branchées, un peu provoc’, à l’image de ce bar et lui, plus vieux, un peu terne, qui viens de leur tenir des propos philosophiques d’une grande banalité et pas drôle du tout.
Il se sent mal à l’aise tout à coup.
Il reprend, comme pour s’excuser de n’être que lui même : c’est vrai qu’il faut d’abord entrer en contact, causer un peu pour voir si on a des affinités ensemble, après si on en a pas tant pis, on ne peut pas être en phase avec tout le monde.
Mais c’est pas intéressant d’être tout le temps en phase, on s’emmerde et on avance pas !
C’est Carine qui se réveille.
Et puis découvrir quelqu’un qui à d’autres intérêts, d’autres but dans la vie c’est enrichissant !
Tiens c’est Prune qui s’y met.
Toi par exemple c’est quoi ton quotidien ? Tu fais quel métier d’abord ? dit Isabelle
Et il commence à raconter sa vie ou plutôt quelques bribes de sa vie, ses passions, ses succès et ses échecs, ce qu’il aurai voulu changer. Au fur et à mesure les filles se livrent aussi.
Lui trouve son quotidien trop sage. Elles apprécient leur instabilité, mais elles aimeraient parfois avoir plus de confort, plus de calme.
Tu sais quand on est lesbiennes on a pas trop le choix, on est obligé d’être un peu rebelle.
Lesbiennes…dans un club de rencontre ?
Mais au fait ils sont ou les autres mecs ?
Il n’a pas vu le temps passer, cela fait des heures qu’ils parlent et aucun type ne les a rejoint.
Tu t’est pas un peu gouré de bar ?
13 rue de Quincy c’est pas ici ?
Non ici c’est la rue de Noisy, mais à Quincy
T’et dans un bar lesbien, mais on est pas sectaire, tu vois on t’a laissé entrer.
On est un peu vache parce que si tu avais un rencart elle doit être partie depuis un bon moment.
C’est vrai, on y a pas pensé  à cela, au début on t’a laissé parler pour le fun, un peu pour se foutre de toi mais c’était un peu bête parce que t’es sympa en fait.
Je n’ai pas de regret, répond-il j’ai passé une super soirée.
Il est tard maintenant, il est temps de partir.
Finalement ils échangent leurs numéros de téléphone.
T’as des amis filles ?
Non.
Eh bien maintenant t’en a quatre, à l’occase on pourra se faire des virées ensemble quelque part. Avec 4 nanas tu va passer pour un super dragueur, tu verras ça t’attirera d’autres filles.
A plus, bises.
Bises
Il remonte dans sa voiture, c’est con un GPS, la rue de Quincy à Noisy c’est pas la rue de Noisy à Quincy ! Mais cette erreur là il n’est pas près de l’oublier, preuve que les nouvelles technologies peuvent vraiment aider à faire des rencontres !

JEU de DUPES

Par Telle Quelle

Elle lui avait donné rendez-vous. Dans un SMS en trois mots secs, elle lui avait donné rendez-vous. En d’autres temps, sur ce claquement sec dépourvu de “hello” et de “bisous”, il n’aurait pas quitté, et surtout pas pour elle, sa tanière de vieux hibou.

@TheBox, à 19H30, lui avait-elle (or)donné rendez-vous. @TheBox… mais n’était-ce pas cette boite dont on twittait à tout va qu’elle était branchée, décalée, originale ? @TheBox, sur les quais à Issy-les-Moulineaux. Il détestait aller à Issy-les-Moulineaux.

Il était à présent sur un parking glacé, gluant, devant un ponton relié à un contenaire posé sur un rafiot. Lequel rafiot et c’était là, le clou enfoncé par l’enclume, changeait de port toutes les semaines… d’où twitt, twitt, twittaient les amateurs pour connaître la prochaine destination.

19H30, il est l’heure, il entre. Dans un cube mal éclairé dont les murs sont des planches et où sont accrochées des photos de nanas bien foutues qui montrent leurs seins nus. Il flotte dans l’espace une odeur étrange, mélange de mazout, de xylophène et de jonc de mer si gondolé sur la gondole, qu’on en attrape le mal de mer.

Pas possible que, ELLE… oui, elle lui ait donné rendez-vous dans ce bouge pour pétasses décolorées, attablées sur des banquettes en moleskine noire capitonnées qui sirotent des mojitos comme lui buvait, à leur âge, du Peppermint Get 27 !

Il la cherche, il la quête au milieu de ces nymphettes mi-sirènes, mi-gorgones qui le frôlent avec au bout de leurs lèvres glossées des bruits de suçons qui réclament un baiser… ou de se faire trousser, peut être, par un homme, un vrai, un dur, un tatoué, parce que leur jules sous leurs baggys et leurs boxers Ck n’ont  plus grand chose dans la culotte !

Il la voit, enfin, au fond, calée sur une banquette en train de lire. Sur son nez, elle porte les mêmes lorgnons rouges qu’Eva Joly. Elle fait semblant. Il le sait. Elle s’amuse de le voir maladroit comme un chien dans un jeu de quilles au milieu de toute cette jeunesse… Elle lui sourit enfin. Elle ne l’embrasse même pas. Il s’assoit face à elle comme autrefois, il se faisait petit devant ses maîtresses d’école.

Il observe à son front des rides profondes et au coin de ses yeux des pattes d’oie…. ses yeux vifs et malicieux qui le scrutent et le sondent, lui  pauvre con, pauvre cloche, jusqu’au fond de son âme tant elle le connaît bien… et même au fond de son slip Athéna sous un 501….

Voilà, c’est une dame à présent et lui un vieux croûton. Jeu de dames ? Non, jeu de dupes et c’est pourquoi ce soir, il est venu. Parce que finalement, pour lui, elle est restée telle quelle…

Parfum ancien

Par Shaya

Dès le pas de la porte franchie, la déception l’avait étreinte sans qu’elle s’y soit attendue.

La déception de voir SON coin occupé par un groupe de jeunes filles.

La déception de ne pas résister à l’immense nostalgie qui l’envahit devant ces senteurs et ces lumières si familières et pourtant si lointaine.

La déception de voir que la vie avait continué ici sans elle, sans l’attendre.

Elle s’était donc installée de l’autre côté de la salle.

Face au mur des photos.

C’était étrange de venir ici seule. C’était la première fois en fait.

C’était étrange de constater qu’elle ne connaissait plus aucune des têtes qui régnaient ici et qu’elle était sans doute la seule à voir les fantômes des jours anciens se promener entre ses murs.

En fait tout était étrange.

20 ans qu’elle n’était pas venue.

Il avait fallu la mort de sa meilleure amie, celle qui l’avait emmené dans ce lieu pour la première fois, pour qu’elle ressente le besoin impérieux de revenir ici.

Sentir les parfums oubliés de sa jeunesse.

Elle avait bu un verre, grignoté un bout en entendant rire ce petit groupe de filles assises à sa place dans son coin et puis elle était partie avant que la mélancolie du temps disparu ne réussisse à lui arracher des larmes.

Sur le mur des photos, la sienne – prise il y a 20 ans – trônaient toujours en bonne place.

Tous les soirs à la même place

Par Pensez Bibi

« Tous les soirs, je venais m’asseoir à la même place. Face à moi, il y avait des photographies, principalement des portraits dans des cadres neutres. Par exemple, ce visage souriant d’un jeune noir à la coiffure excentrique et plusieurs clichés-couleur de femmes aux poses suggestives. Au début, je n’y avais pas prêté attention mais il fallut me rendre à l’évidence : ma présence dans ce bistrot était devenue de plus en plus régulière. Frappé par ce constat, je me mis à chercher les raisons de cette accoutumance.

Même heure, même table. Toujours aussi ce même angle de vision. Et je dus m’avouer que tout ce qui me retenait tenait à cette femme. Mon regard venait invariablement se poser sur elle. Elle portait de larges lunettes façon Carnaby Street, m’offrait ses lèvres boudeuses et ses boucles blondes. Un carré de chemisier rouge couvrait à peine une épaule dénudée. Je notais aussi cette bague et cette cigarette fine distraitement tenue entre son index et son majeur.

Au treizième soir qui suivit ma découverte, tout bascula. Regard éperdument posé sur ce visage, je me mis à battre des paupières comme battent les photogrammes d’un film qui défileraient dans le faisceau lumineux d’un projecteur. Et c’est dans le flou que je vis arriver la serveuse habituelle du bar.

Elle se pencha sur moi :

- Monsieur ? Monsieur ? Quelque chose qui ne va pas ?

Lèvres serrées, tête embrumée, j’eus à peine le temps de balbutier :

- C’est… c’est à cause de cette femme ! (Je tendis le doigt en tremblotant). Là-bas…

Je désignais la jeune femme blonde qui me regardait à travers ses lunettes aux verres teintés mais vertige grandissant, mon bras alourdi renversa mon verre. J’eus l’ultime perception d’un grand fracas avec la sensation évanescente que mon corps chutait lourdement à terre en entraînant la table avec lui.

*

Lorsque j’ouvris les yeux, je découvris les murs blancs d’une petite chambre. Dans le coin, il y avait un petit lavabo et la seule fenêtre donnait sur un Parc. L’homme se présenta comme Docteur et responsable du lieu.

- Vous allez guérir, j’en suis persuadé. Nous allons batailler ensemble contre vos hallucinations visuelles et vous sortirez bien vite d’ici. (Il se retourna alors, cria  deux fois «Eva ! » avant de revenir vers mon lit). L’infirmière en chef va bien s’occuper de vous !

Le Docteur laissa alors sa place à une jeune femme aux cheveux bouclés.

- Oh ! Mais vous êtes encore fiévreux, dit-elle en posant sa paume sur mon front.

J’avais aussitôt reconnu ses lunettes larges et son chemisier rouge.

- Ainsi vous… vous m’êtes revenue, articulai-je difficilement.

Sa chevelure blonde frôla mon visage.

- Vous verrez, Monsieur, rajouta t-elle de sa voix douce qui m’enchanta, vous allez être très, très bien ici ».

Un voyageur est passé

Par Monsieur Normal

     Les voyages interstellaires m’ont toujours fascinés. Le charme de leurs nuits sans fins. Le calme imposant des galaxies inaccessibles. Le vertige, perdu dans l’infini et la joie de voir enfin surgir une planète, extirpée du noir insondable, du vide récurent.

     J’avais donc opté pour une carrière dans l’exploration, la plus prestigieuse, celle des univers inconnus, occultant bêtement par excès de confiance un facteur important de ces missions longues, la monotonie. Quoiqu’en elle-même la monotonie ne me dérange pas plus que ça. Mais j’avais vraiment minimisé son cortège de névroses qui accompagne irrémédiablement le voyageur imprudent, mal préparé et manquant cruellement d’expérience.
     Il faut dire que sur ma planète nous avons un gros problème quant à la qualité de nos formations. Tout est fait dans l’urgence pour faire face à d’insolubles problèmes de pollution, de surpopulation et j’en passe… qui gangrènent notre monde. Tout ça aggravé par des bureaucrates qui n’ont jamais envisagé d’autre tactique que la fuite en avant.
   Ce qui soyons clair m’arrange largement. Un recrutement cohérent m’aurait définitivement privé du privilège de piloter un de ces fleurons de notre flotte spaciale.
   Mais si j’avais imaginé une seconde les soucis que le manque de pratique dans l’échange verbal avec mes semblables allait m’infliger, j’aurais réfléchi à deux fois…
   Un matin donc, une alarme, un voyant vert, j’ai su que je touchais au but, la Terre était en vue. Jusqu’au bout je me serais largement reposé sur notre technologie. Et les résultats d’analyses étaient formels, j’aurais toutes les chances d’avoir un premier contact constructif et sympathique avec les habitants de cette superbe contrée en me rendant au Café des Voyageurs Immobiles, 12 rue des Trois Conils, 33 Bordeaux.
   Le plan était simple, j’étais très enthousiaste. Un peu trop pressé peut-être ?
   Car à peine franchi le pas de la porte de l’établissement, j’ai senti mes épaules faiblir, s’affaisser. Des femmes, des filles, des dames attablées, affichées, partout. L’une d’elle, plus sévère, debout derrière un immense comptoir, à qui je montre une bouteille. L’immensité ça allait, c’était mon métier. Elle me sert en souriant finalement devant mon air de touriste un peu perdu. Et je réussi à m’attabler, à entamer mon verre tout en me laissant aspirer par un fauteuil gigantesque. Je compense ma petite taille par un sang froid à tout épreuve. Qui n’est évidemment qu’une façade mais qui le sait ?
   Et je réfléchis, beaucoup, tout le temps, trop dit-on.
   Et là je dois avouer que je suis dépassé.
   Il n’y a aucun lien, aucun rapport entre les représentations picturales affichées au mur et les personnes qui m’entourent. Ce qui ne serait pas à priori un problème si j’avais eu le début du bout d’une explication sur le comportement à prendre pour réussir le fameux contact pour lequel j’ai été si grassement rémunéré.
   Dois-je soulever mes sous-vêtements pour brandir mon poitrail devant une de ces créatures ?
   La langue joue un rôle primordial me semble-t-il. Mais de là à la projeter hors de ma bouche pour un oui ou pour un non, j’hésite aussi ?
   Ou bien faut-il que je gigote dans tous les sens quitte à défier toutes les lois de la physique ?
   Et le grain de peau de ces images ? Quel est ce puissant, exorbitant produit qui les enduit et qu’on ne retrouve pas sur celles qui m’entourent ?
   J’étais prêt à tenter tous les comportements. J’avais passé tant bien que mal les tests d’adaptation en milieu étranger. Mais je doutais. Car les personnes présentes ici agissaient en totale opposition avec ces images. Des représentations tout à fait extraverties aux murs et des gens mesurés, discutant calmement autour de moi.
   Il fallait que je prenne une décision. Sinon j’allais finir par produire un comportement inadéquat. Je sentais les regards s’alourdir. Mon hésitation allait finir par être prise pour une insulte au coutumes locales. Quel sort réservait-on ici aux déviants ?
   Pour l’instant j’étais juste figé, happé par ce fauteuil qui n’en finissait pas de me digérer.
   Mes mains déplaçaient le verre sans trouver un endroit meilleur qu’un autre pour le poser.
   Mes yeux n’avaient aucunes idées non plus, après avoir passé en revue toutes les choses inanimées, d’où se fixer. J’aurais sûrement pu régler ces problèmes momentanément en prenant une cigarette. Mais les seules cigarettes présentent ici l’étaient sur les images.
   Quel était le but profond de la production de ces images ?
   Une voie à suivre, une voie à ne pas suivre ?
   Une représentation de leurs désirs ? Une distraction ?
   Ne vivait-on ici que par intercession, par procuration ?
   Je suis reparti. Laissant mon verre à moitié plein.
   Mon traducteur linguistique inutile.
   Personne ne me parlait.
   Et même si… Tout ça n’aurait eu, j’imagine, aucun sens.
   J’étais seul.
   Bien plus seul que perdu au fin fond du cosmos.

Saint Valentin

Par Thé Citron

Ca ne gêne en rien la compréhension de l’histoire mais on peut retrouver Bérénice ici :

#1 : Working Girl
#2 : Material Girl
#3 : Waiting on an angel
#4 : You’re the first, the last, my everything
#5 : Est-ce qu’il sera là ?
#6 : Aux alentours de 17h32
#7 : Quatre mois et demi.
#8 : Moi. Lui. Nous.

Bérénice : Bon, les filles, parlons peu, parlons bien. La Saint Valentin approche. J’offre quoi à Léo ? Alex, tu offres quoi à Nico ?
Cathy toussote.
Alexandra : Offre lui un bijou. Tiens, une gourmette. Ca plaît toujours ça ! Il en a une ? Moi, j’offre une chirurgie plastique. J’me fais refaire les seins. Depuis la grossesse, c’est différent. Il sera content ! Haha ! Et comme ça, j’pourrais être exposée sur les murs aussi ! Nan j’déconne ! J’lui offre un saut en parachute, il en a toujours rêvé.
Bérénice : Ouais, pourquoi pas ! A voir.
Cathy toussote.
Bérénice : Cath’, t’es malade ?
Cathy : Non, non.
Alexandra : T’es sûre ? T’as pas l’air bien… On dirait que quelque chose te tracasse… Et tu tousses.
Cathy : Les filles, faut que j’vous dise un truc…
Bérénice et Alexandra : Ca va ?
Cathy : Oui, bien sûr que ça va. Ca n’peut pas aller mieux en fait… Vous m’avez même pas évoquée pour le Saint Valentin… En même temps, aux yeux de tout le monde, je suis Cathy, l’éternelle célibataire… Mais, voilà, j’ai quelqu’un…
Bérénice et Alexandra : QUOI ?
Bérénice : Pourquoi tu ne nous en as pas parlé avant ??
Alexandra : Depuis quand ?
Bérénice : C’est qui ? On le connaît ?
Alexandra : Il est comment ? Tu l’as rencontré comment ?
Cathy : Euh, je commence par quoi ?… C’est Stéphane. Vous savez, mon collègue. Celui qui a les yeux bleus, à tomber par terre.
Bérénice et Alexandra : NON ???
Cathy : Ben si. Personne ne le sait au boulot. Personne ne le sait, tout court… Vous connaissez sa situation. Tout juste divorcé avec ses enfants. On préfère attendre. Enfin, on préférait vu que je viens de vous le dire, j’vous fais confiance, vous l’dites à personne hein ? Même pas à Laura. Si elle le sait, au boulot tout le monde le saura.
Alexandra : Mais, du coup, ça fait combien d’temps qu’ça dure ?
Cathy : Deux mois et demi.
Bérénice : Ca s’est fait comment ?
Cathy : Ben, parce que j’avais un problème avec ma télé. J’lui en ai parlé et il s’y connaissait un peu. Donc, il m’a proposé de passer voir et voilà quoi. J’vous fais pas de dessin !
Bérénice : Il t’intéressait depuis pas mal de temps. C’était réciproque alors ? C’est trop mignon !
Cathy : Oui, apparemment. J’vous avais dit que je sentais que le feeling était bon, mais j’pensais pas qu’il éprouvait la même attirance…
Alexandra : Et les enfants ?
Cathy : On n’en parle pas. Quand il les a un week-end sur deux, j’en profite pour sortir avec les copains. Je les ai juste vus une ou deux fois mais ils ne savent pas qui je suis. On veut prendre notre temps. J’aurais jamais cru qu’à 25 piges, bientôt 26, j’allais me retrouver belle-mère… Ca, ça craint un peu non ?
Alexandra : Ben non. Si vous vous aimez, y a p…
Cathy : Oulala, va pas trop vite hein ! Ca fait que deux mois et demi. Et je signale gentiment que c’est mon record. On est bien ensemble, on profite de notre complicité mais pour le moment, on n’a pas encore évoqué les sentiments et tout ça. J’veux pas que ça complique les choses…
Alexandra : Oui mais ne sois pas trop froide avec lui non plus.
Cathy : Ah ! Attends, je vibre… Tiens, c’est lui ! “Allô. Tu vas bien ? Attends, je m’écarte un peu…
Bérénice : Tu la trouves comment Cath’ ?
Alexandra : Heureuse et sereine.
Bérénice : C’est ce que je me disais aussi… ‘tain, ça fait plaisir quand même ! Depuis le temps…
Alexandra : Carrément !
Cathy : Me revoilà ! Bon, ben, Stéphane veut me présenter ses enfants ce week-end… J’ai peur. Mais j’ai pas fui, promis les filles ! On dirait que je deviens une grande fille non ?
Bérénice : On disait que tu méritais ce bonheur, on est teeeellement heureuse pour toi ma poule !
Cathy : Merci ! Pfiou, j’en reviens pas moi-même ! Et vous savez quoi ? Le mieux, c’est que la Saint Valentin approche. Je ne sais pas quoi lui offrir ! Mais ça me fait tellement plaisir ! C’est ma première Saint Valentin en couple. Y a bien eu Loïc avant, mais c’était différent, on n’était pas vraiment en couple. J’vais galérer à lui trouver un cadeau qui ne soit ni “trop” ni “pas assez”.
Bérénice : Pour fêter ça, on se reprend un verre de blanc ?
Alexandra et Cathy : Yeah !
Bérénice : Garçon, s’il vous plaît ?
Alexandra : Et on va surtout aborder LE sujet intéressant : au lit, ça s’passe comment ?”

Hors cadre

Par Jean-Jacques

“Drôle d’endroit pour une rencontre . Certes la phrase avait un goût de déjà lu – Bah! comme toutes les autres aussi sans doute… Et puis dans son jukebox à citations c’était celle-là qui était sortie en premier. Alors fallait bien qu’il fasse  avec.
Et pour le premier rôle à la Deneuve:

Toute ressemblance avec un bar à filles existant ou ayant existé n’était  pas fortuite.

Voilà, c’était certainement la faute au temps qui passe s’il en était rendu à soliloquer, solitaire du guéridon et mauvaise mousse en supplément.
Les murs s’affichaient et les autres trop occupées à leurs petites affaires s’en fichaient.
La patronne qui avait dû garer son trente-cinq tonnes en double file dans la contre allée lui avait déjà remis le couvert houblonné d’une sous marque germanique en sous bock alsacien.
La guerre n’était jamais très loin.
A force de regarder ailleurs et sans avoir l’air, au risque de finir poitrinaire, il avait – si on peut dire – fait le tour de la question.
En souvenir de Castro street sans doute, son pote qui avait refait surface et sur fesses mais sans crier gare lui avait donné rendez-vous ici même, une heure plus tôt…
“Tu verras, c’est sympa et la taulière est une copine, enfin mon ex même… Je rigole, c’est pour de rire, tu sais bien…  et les papiers qui vont avec”
C’est ça… Et en attendant “il poirotait” avec une impression diffuse mais persistante de faire tâche dans le potager. Il allait falloir trouver rapidement une solution honorable de repli.


Essaye “copains d’avant” tu verras c’est super sympa.
Trop sympa les gars,
Pour la  tapisserie, j’aurais mieux fait d’aller directement à Casto…
(street)…”